Derrière les fantasmes et les clichés, il y a avant tout une femme, un parcours et des choix de vie. Nous avons décidé d'interviewer Inanna Justice, dominatrice professionnelle, pour parler de son quotidien, de son cheminement personnel et de la manière dont elle en est arrivée à exercer ce métier hors normes. Entre regard des autres, liberté assumée et rapport au pouvoir, elle nous livre un témoignage sincère et sans détour.
Elle est la présidente de l’association KSF (Kinky Saloon France). En 2023, elle a été invitée à s’exprimer dans deux universités londoniennes sur la domination féminine, le travail du sexe et le kink. Son dernier projet est France FemDom, un événement de trois jours réunissant des dominatrices du monde entier.
Son parcours de vie
Peux-tu nous raconter comment tu en es venue à devenir dominatrice ?
La domination ne m’est jamais arrivée comme une révélation soudaine, c’est plutôt quelque chose que j’ai toujours porté en moi, et que la vie a fini par me laisser nommer. J’ai toujours été au centre de l’attention, que je parle ou non, et j’ai compris assez tôt que mon rapport au pouvoir, au cadre, à l’autorité était différent. À un moment, j’ai cessé de fuir cette évidence : j’ai décidé d’en faire un art, une discipline, et un métier.
Mon installation à Paris, il y a une dizaine d’années, a été un tournant. La France m’a offert un terrain (culturellement, intellectuellement, esthétiquement) où je pouvais creuser ma pratique en profondeur, rencontrer une communauté internationale, et bâtir, peu à peu, ce que je suis aujourd’hui : Dominatrice, autrice, organisatrice, pédagogue.
Comment as-tu choisi ton pseudonyme, Inanna Justice ?
Inanna est une déesse sumérienne, déesse de l’amour, du désir, de la guerre, du pouvoir et de la justice. Elle règne sur des domaines que la pensée moderne sépare souvent : la tendresse et la férocité, l’érotisme et la souveraineté, le mythe et le politique. C’est exactement à cet endroit-là que je travaille.
Le mythe d’Inanna qui descend aux Enfers, qui se dépouille de chacun de ses attributs avant de remonter transformée, parle aussi de ce que je propose dans mon donjon : une descente, une épreuve, une métamorphose. J’ai appris beaucoup plus tard qu’elle était la première dominatrice documentée dans l’histoire selon The History and Arts of the Dominatrix par Ann O. Nomis.
Justice n’est pas un décor : c’est ma boussole. Le pouvoir sans éthique ne m’intéresse pas. La justice, pour moi, c’est la justesse du geste, de la parole, du cadre, du consentement. C’est aussi le nom de mon donjon, The Justice Room.
Qu’est-ce qui, dans ton histoire personnelle, t’a donné envie d’explorer la domination ?
Je crois que c’est la rencontre entre une autorité naturelle et un goût prononcé pour le soin de l’autre. Très tôt, j’ai aimé organiser, cadrer, accompagner ; et très tôt, j’ai aussi senti que la vulnérabilité des gens m’était confiée facilement. La domination, telle que je la pratique, est une forme très aboutie de cette double vocation : tenir l’autre, fermement, pour qu’il puisse enfin lâcher prise.


Il y a des acteur.rices qui sont extrêmement timides dans la vraie vie, et qui, lorsqu’iels incarnent un personnage, deviennent des personnes sûres d’elles… Dans ton cas, est-ce qu’Inanna est très différente de ta véritable personnalité ?
Inanna n’est pas un masque, c’est une amplification. Je dis souvent qu’Inanna et la personne qui je suis en dehors du donjon sont des jumelles : similaires, mais pas exactement pareille. Les deux portent des bottes, mais la hauteur de talons n’est pas le même.
Cela dit, dans la vie quotidienne, je ne joue pas la Mistress 24h sur 24. Je suis aussi une amie, une organisatrice qui répond à ses mails, une confidente, et plein d’autres choses. Inanna, c’est moi quand je choisis d’habiter pleinement mon pouvoir.
Est-ce que la dominatrice que tu es aujourd’hui ressemble à la personne que tu étais à tes débuts… ou es-tu devenue quelqu’un de totalement différent ?
Le noyau est resté le même : la même curiosité et la même envie de comprendre les gens en profondeur. Ce qui a changé, c’est tout le reste : la précision technique, l’écoute, la capacité à lire un·e soumis·e en quelques minutes, la confiance dans le silence, l’art de doser.
À mes débuts, je voulais prouver. Aujourd’hui, je n’ai plus rien à prouver. Je peux simplement être là, pleinement présente, et laisser la scène révéler ce qu’elle a à révéler.
As-tu déjà appris quelque chose sur toi-même grâce à un·e soumis·e ?
Constamment ! Une séance est un miroir. Les soumis·es m’ont appris à mesurer l’écart entre ma puissance rêvée et ma puissance réelle, à reconnaître mes propres limites, à accueillir aussi ce qui me bouleverse. La patience radicale, la valeur d’un silence bien placé, que la tendresse pouvait être plus éprouvante que ma sévérité, tout ça vient grâce à mes subs.
Je ne crois pas qu’on puisse être une bonne Domina sans être profondément enseignée par les personnes qu’on domine. Le pouvoir, quand il est conscient, est toujours une école.
Style, métier et dynamique de pouvoir
Comment as-tu trouvé et développé ton donjon ?
The Justice Room est un donjon privé que j’ai installé dans le 20e arrondissement de Paris. Je l’ai voulu à mon image : exigeant, accueillant, propre, doté d’équipements professionnels, mais aussi chaleureux. Je ne cherchais pas un décor comme dans d’autres donjons, mais un espace de travail et de transformation.
Je l’ai construit progressivement, pièce par pièce, instrument par instrument, en privilégiant la qualité et la sécurité à l’accumulation. Chaque ajout répond à une intention précise. Aujourd’hui, The Justice Room accueille mes sessions, mes projets pédagogiques, et abrite aussi mes créations, le jeu de société BDSM Inannapoly, et bientôt un escape game que je développe pour faire vivre l’univers du donjon autrement.
L’espace à Paris est limité, j’ai beaucoup de chance d’avoir presque 40m2 rien que pour moi. Cela dit, je suis une geek de kink. Je suis donc obligée d’être créative avec l’espace et la plupart de meubles ont plusieurs usages : une cage qui se transforme en table de bondage, un carcan qui sert comme trône, des bambous pour attacher en plusieurs positions… Encore, on revient à l’art du métier !
Comment définirais-tu ton style de domination en trois mots… et pourquoi ceux-là ?
Présente. Précise. Joueuse.
Présente, parce que je considère que la qualité d’une scène se joue avant tout dans l’attention portée à l’autre et non pas dans le nombre d’accessoires.
Précise, parce que la sécurité, la technique et le cadre ne sont jamais négociables ; et parce que la justesse d’un geste, d’un mot, d’une intonation peut transformer toute une scène.
Joueuse, parce que je refuse l’idée que la domination soit nécessairement grave ou glaciale. J’aime rire, surprendre, taquiner. Cette dimension ludique fait partie intégrante de mon érotisme du pouvoir.
Qu’est-ce qui t’attire le plus dans la dynamique de pouvoir : contrôler, guider, ou révéler quelque chose chez l’autre ?
Révéler, sans hésitation. Contrôler est un outil, guider est un chemin, mais révéler est la finalité. Ce qui me passionne, c’est ce moment où quelqu’un découvre, souvent avec stupéfaction, une part de lui-même qu’il avait soigneusement enfermée ailleurs.
Le BDSM, tel que je le pratique, est moins une affaire de douleur ou d’humiliation qu’une affaire de confiance et d’intimité. C’est un espace où l’on peut partager quelque chose de plus grand que ce que la sexualité « ordinaire » permet souvent. Quand cela fonctionne, on ne sort pas seulement satisfait·e : on sort transformé·e.
Quel est le plus grand malentendu que les gens ont sur les dominatrices ?
L’idée que nous ne sommes que des distributrices de douleur. Que notre métier consiste à frapper plus fort, à humilier plus cruellement, à jouer la méchante. C’est une caricature, souvent répétée dans les films et les séries, qui occulte l’essentiel.
Une bonne Domina est avant tout une professionnelle de l’écoute, du cadre et de la sécurité. Nous nous formons, nous nous documentons, nous travaillons sur la communication, sur l’anatomie, sur la psychologie. Et surtout : ce qui circule pendant une scène, c’est de la confiance et, oui, de l’amour (dans un sens très précis du mot). Beaucoup de gens seraient étonnés de découvrir à quel point une session de domination peut être tendre.
Y a-t-il une limite que tu pensais infranchissable… et qui a évolué avec le temps ?
Oui, plusieurs. Avec les années, j’ai vu mes propres lignes se déplacer, non pas par lâcher-prise, mais par maturation. Certaines pratiques que je trouvais trop intenses ou trop intimes à mes débuts sont devenues, avec l’expérience, des outils précieux quand le cadre est juste.
À l’inverse, des choses que je faisais facilement quand j’étais plus jeune ne m’intéressent plus aujourd’hui : j’ai resserré mes choix. Une limite n’est pas un mur, c’est une frontière vivante : elle bouge avec ce que je deviens, avec qui j’ai en face de moi, avec le degré de confiance établi.


Si ta domination était une œuvre d’art, ce serait quoi : une sculpture, un film, une musique… et pourquoi ?
Un film. Pas un seul plan, mais un long-métrage, avec un scénario, une dramaturgie, un montage. J’aime penser mes scènes comme des réalisatrices pensent leurs séquences : par le rythme, le hors-champ, l’entrée en matière, le crescendo, la chute, la résolution. Ce que je produis, ce sont des rêves cinématographiques pour adultes, des moments qu’on garde en mémoire image par image.
Et puis, comme un film, une scène réussie suppose une équipe, du temps, du soin technique, et un point de vue. Ce n’est jamais improvisé, même quand cela en a l’air.
As-tu déjà refusé de dominer quelqu’un… non pas par manque d’intérêt, mais parce que la connexion n’était pas « bonne » ?
Oui, et c’est l’une des décisions les plus importantes de mon métier. La domination que je pratique repose sur une alchimie : si elle n’y est pas, aucun script, aucun savoir-faire ne la fabriquera. J’ai appris à écouter cette intuition très tôt dans l’échange, souvent dès les premiers mails.
Refuser, ce n’est pas juger. C’est respecter la personne en face autant que moi-même. Une rencontre forcée ne donne jamais une bonne scène ; et orienter quelqu’un vers une consoeur dont le style lui correspondra mieux fait partie de mon travail.
Le temps que je passe à la Justice Room


Vous voulez rencontrer des personnes qui ont les mêmes désirs et kinks que vous ? Alors n'attendez plus et abonnez-vous à notre groupe spécial BDSM !
Si tu devais transmettre un seul message à nos lecteur.trices sur la domination, qu’aimerais-tu qu’iels retiennent de ton univers ?
Que la domination, dans sa forme la plus aboutie, n’est pas l’opposé de l’amour : c’en est une expression. C’est un espace de confiance radicale, où deux personnes acceptent de se montrer dans des dimensions que le monde ordinaire interdit, et où l’échange, même quand il est rude, même quand il est intense, est traduits sans cesse par le respect et le consentement.
Si l’on ne devait retenir qu’une chose : le BDSM n’est pas une question de douleur ou d’humiliation ou des pratiques,, c’est une question de présence et de construction d’un lien avec l’autre.
Si jamais certain.es de nos membres qui lisent cet article sont intéressé.es par l’univers du BDSM mais ne savent pas comment commencer, que leur conseilles-tu ?
D’abord : se former avant de jouer. Lisez. Il existe aujourd’hui une littérature francophone et anglophone très riche — j’y ai moi-même contribué avec The Heart of the Dominatrix, qui rassemble les portraits et les paroles de 21 dominatrices du monde entier. Mon site et mon blog regorgent aussi d’articles destinés aux débutant·es. Je suis aussi en train de créer un site web de formation en ligne… stay tuned !
Ensuite : rejoindre la communauté. Munchs, soirées, ateliers, conférences, groupes de discussion, il existe à Paris et ailleurs des espaces sûrs où l’on apprend à communiquer, à négocier, à connaître ses limites avant de jouer.
Enfin : pour une première expérience, envisager sérieusement de passer par une professionnelle. Une bonne Domina vous fera un cadre clair, vous interrogera sur vos limites, vous expliquera la sécurité, et vous offrira une expérience juste. Le BDSM n’est pas un terrain où l’on improvise : c’est une pratique qui se transmet, comme un art.
Et surtout : prenez votre temps. La curiosité est une excellente boussole, la précipitation, jamais.
Découvrez tous nos cours d'éducation sexuelle !
JOYclub, c'est une communauté sexpositive où vous pouvez découvrir de nouvelles pratiques, sans tabou et en toute bienveillance. Pour vous aider à vous épanouir dans votre sexualité, nous avons mis en place des cours d'éducation sexuelle ! 🔥
Plongez dans un espace sûr et informatif où curiosité et connaissances s'entrelacent. Que vous cherchiez à mieux comprendre votre corps, à améliorer vos relations, ou à explorer des sujets souvent tabous, nos cours interactifs et accessibles sont conçus pour tous. Apprenez, grandissez, et embrassez une sexualité épanouie à votre rythme. 😈
Guide du cunnilingus


Triolisme : conseils pour prendre son pieds à trois


Squirting : Voici comment ça marche


Retrouvez tous nos cours d'éducations sexuelles, les livestreams dans notre catégorie Education sexuelle. Sexplorez des pratiques excitantes et amusez-vous bien, seule ou à plusieurs !
Cet article vous a plu ? Alors cliquez sur "j'aime" !
Et vous, aimeriez-vous être dominé.e par une dominatrice ?
Venez en discuter sur le forum.


